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17 oct. 2013

Colombie : L’Union Patriotique, la mémoire (II)

À propos de la Personnalité Juridique

Comme au Chili, qui commémore les 40 ans de l’holocauste de sa démocratie de son époque, les militants de l’Union patriotique aussi, perdirent brutalement leurs illusions. Nos rêves furent maculés de sang de manière rapide et surprenante. Nous n’avions même pas le temps de réagir à une mort qu’il en survenait une autre puis la suivante. Aussitôt passée la joie du résultat électoral de 1986, nous fûmes persécutés implacablement.

Les premiers à tomber étaient les sénateurs, les représentants à l’Assemblée, les députés, les conseillers, les maires élus avec la majorité électorale de l’Union patriotique. Puis le déluge de plomb tomba sur les dirigeants nationaux, régionaux et locaux jusqu’aux militants de base. Comment ? tu me demandes si je veux rejoindre l’Union Patriotique ? Non merci, je préfère vivre ! C’était la triste plaisanterie que l’on entendait partout sur le territoire national.

Cette plaisanterie était en réalité une adaptation [d’une pub ? ndt] de la situation d’un commercial [de tabac] exaspéré face à des gens qui arrêtaient de fumer. Mais cette extension sinistre au génocide contre l’UP révèle sa véritable caractéristique. Ni le gouvernement national, ni les gouvernements régionaux ou locaux différents de l’UP, ni les mass-médias, ni même ce que l’on appelle l’opinion publique, aucune autorité ni aucun pouvoir public ou privé, n’a bougé ne serait-ce le seul petit doigt pour freiner tout ça.

Ils ont tous préféré tourner la tête. Lorsque Pedro Nel Jiménez Obando, sénateur libéral élu par l’UP, fut assassiné, un de nos camarades nous rappela que depuis la mort de Rafael Uribe Uribe aucun colombien de ce rang n’avait été assassiné. L’événement fut vite oublié, du fait que nos parlementaires, nos députés, nos conseillers et nos maires tombaient les uns après les autres. La peur et l’angoisse s’emparaient de nous et de nos familles.

L’oligarchie régnante des deux partis, libéral et conservateur, semblait être mal à l’aise par ce qui nous arrivait, à l’Union Patriotique. Toutes ces plaintes, ces demandes de protection et d’assurance, toutes ces accusations contre les bataillons et les postes de police d’où sortaient et entraient les tueurs à gages, tous ces griefs, ces manifestations de colère. Ces gens sont bien agaçants ? En fait, ils sont incapables d’essayer autre chose. Mais c’est que les témoins, eux aussi, étaient  assassinés.

Les explications commodes pour contourner le débat sur la fausseté de la démocratie colombienne commencèrent alors à germer. Ce sont les narcotrafiquants qui sont en train d’éliminer l’UP en représailles aux désaccords qu’ils ont avec les FARC, pour le contrôle de la drogue dans différentes régions du pays. Sortie tout droit des services secrets militaires, cette rumeur se répandit avec une telle rapidité, qu’il n’y eut aucune possibilité de la contester.

Nous savions, nous, militants de l’Union Patriotique, que c’étaient l’œuvre de la Police et l’Armée, sans oublier le DAS* et d’autres organismes secrets de sécurité de l’État. Ils nous suivaient, nous menaçaient par écrit. Ils nous arrêtaient à des points de contrôle, nous harcelaient, et se moquaient de nous. Nous ressentions ce que pouvaient ressentir les juifs lorsque les nazis ont commencé à les pourchasser. Le pire c’est que le monde savait, mais se taisait.

Durant la seconde moitié des années 80, en Colombie il était préférable de ne pas trop dénoncer ce qui se passait. Celui qui le faisait était tout simplement tué, et s’il avait de la famille, souvent juste après elle recevait des menaces. Celui qui ne se sentait pas concerné politiquement contre cette barbarie préférait se taire. Ceux, qui comme nous, manifestaient haut et fort leur colère lors des funérailles de nos amis, étaient regardés avec compassion.

Le conseil pour survivre fit très rapidement le tour du pays. Fuyez ces ennuis, si vous voulez vivre renoncez à cette politique ! Qu’attendez-vous ? Que l’on vous tue ? Pourquoi de telles idées ? Ne voyez-vous pas qu’elles n’ont pas de place dans ce pays ? Nos parents et nos amis, étrangers au militantisme, créaient chaque occasion pour nous le répéter, et nos connaissances nous le sortaient au moindre prétexte.

Je me souviens d’un camarade qui était un conseiller à Becerril (Département du Cesar), le vieux Toño Quiroz. J’avais juste un peu moins de 30 ans et cependant je le considérais déjà comme un ancien, les jeunes d’aujourd’hui nous voient, peut-être, de la même façon. C’était un conservateur. Déçu par la politique en place, il rejoignît l’Union Patriotique. Il fut assassiné un soir, dans un restaurant de son village, attablé à discuter avec une de ces connaissances. Ma famille, consternée par le crime, m’interdît d’assister à ses funérailles.

Des camarades me racontèrent tout le lendemain. Jairo Urbina Lacouture, un autre de nos camarades, sociologue de l’Université Nationale du temps du curé Camilo, dirigeant de l’UP à la Jagua de Ibirico, avait été arrêté par l’Armée sur la route de son village alors qu’il revenait de Becerril après avoir assisté aux funérailles de Toño. Son véhicule de campagne Toyota fut retrouvé sur le bord de la route et les témoins racontaient qu’il avait été embarqué dans un camion militaire.

Ce fut toute une aventure pour aller le récupérer auprès de l’Armée. Les militaires reconnurent, non sans mal, qu’il était retenu par le groupe Rondón, entre San Juan et Fonseca, dans la Guajira. Un parent à lui, sénateur dans ce Département, vint le réclamer au Bataillon. Juste avant de le relâcher, le colonel déclara à Jairo, que pour cette fois il s’en sortait bien, mais qu’il comprenne clairement qu’ils ne permettraient jamais au communisme de s’installer dans la Guajira.

Ils étaient prêts à tout pour faire barrage au communisme. Comme partout dans le pays. Jairo fut, malgré tout, criblé de balle quelques années plus tard dans sa maison de Valledupar. Les tueurs à gages l’arrachèrent sauvagement des bras de sa femme désespérément accrochée à lui. Jairo n’était même pas communiste, simplement un démocrate, un homme avec des idées progressistes. Un excellent riziculteur du département du Cesar, avec ses soucis. Mais le fascisme l’a supprimé.

Le principal amphithéâtre de l’Université Populaire du Cesar porte le nom de Miguel Arroyo. C’est sûr qu’aucun étudiant aujourd’hui ne sait pourquoi. Ce fut un de nos camarades de l’UP. De sang indigène, descendant direct des kogis de la Sierra Nevada. Il ne m’a pas trop parlé de la Sierra. Sa filiation nous a été utile quand nous militions auprès des communautés indigènes. Lui aussi a été abattu par des tueurs à gage.

Gabriel Ángel

* Département Administratif de Sécurité

Publié le  22 septembre 2013
tr.Jilata