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22 oct. 2013

Colombie : L’Union Patriotique, la mémoire (III)

À propos de la Personnalité Juridique


J’ai eu l’opportunité d’assister à la fête, organisée par la famille de Luis Mendoza Manjarrés [Lucho](1), à l’occasion de sa promotion au grade d’Administrateur d’Entreprises. C’était un garçon très sympathique, grand, corpulent et suprêmement intelligent, l’ainé d’une famille de plusieurs enfants parmi lesquels, je me souviens, il y avait une jeune fille très belle. Fils de Carmencito Mendoza, un accordéoniste populaire de Valledupar, il jouait de la guacharaca(2) dans l’ensemble vallenato(3) de son père.

Diomedes Díaz lui avait enregistré une chanson Rosita, que Lucho avait composée pour sa fiancée, une élégante brune d’une rare beauté qui l’aimait avec cette pureté de l’amour des femmes de là-bas. Lorsque la tuerie atteignit son paroxysme, plusieurs d’entre-nous commençâmes à entrevoir la possibilité d’intégrer les FARC comme la seule voie pour continuer à défendre nos idées. Cette possibilité n’a jamais traversé l’esprit de Lucho.

Pour lui, c’était inconcevable d’abandonner son environnement d’origine. Quelques années plus tard, lui aussi sera exécuté par des tueurs à gages pour sa libre pensée politique. Sa mort m’a rappelé celle de Jairo Urbina, en total désaccord lui aussi avec la décision de plusieurs de ses camarades qui entraient chez les FARC. Malgré la violence qui se déchaînait contre le mouvement, il était persuadé que l’on pouvait continuer à se battre par la légalité. Cette certitude les a tué tous les deux.

En 1987, la Grève du Nord-Est fut ce mouvement organisé par des paysans avec occupation des places centrales de plusieurs villes des départements du nord-est du pays, dans les régions les santanderes et dans les plaines. Ils réclamaient de meilleures conditions de vie. Ces mouvements paysans n’étaient que des mobilisations pacifiques de protestations. Pour les autorités, par contre, ce n’était que pure subversion. L’UP avait participé à l’organisation de plusieurs d’entre-elles.

Face aux dirigeants paysans réunis autour de la table des négociations, installée dans le Département du Cesar, siégeait également le colonel ou général Barros, de la Seconde Brigade de l’Armée. Après avoir écouté le porte-parole des paysans, l’avocat José Francisco Ramírez, le colonel lui signifia qu’il avait déjà entendu parler de lui, bien qu’il n’ait jamais eu l’occasion de le connaître. Il le traita de façon indigne. Quelques jours après, José Francisco fut criblé de balles près de sa maison.

Dans les journaux télévisés, chaque jour on annonçait la mort d’un camarade de l’Union Patriotique, à Sabana de Torres, ou Arauca, ou Santa Marta, Villavicencio, Barrancabermeja, enfin d’un peu partout. Avec quelques dirigeants de l’UP du nord-est, nous décidâmes de nous rendre à Bogota, rencontrer le docteur Jaime Pardo Leal, au siège national à Bogota afin d’obtenir un éclaircissement sur l’orientation politique ou de l’action du moment à engager.

Nous sortîmes de cette rencontre avec les nerfs à fleur de peau. À notre arrivée, on nous invita au second étage où le docteur Pardo finissait d’élaborer un communiqué contre l’assassinat de plusieurs de nos militants dans le pays. Le docteur nous lut le communiqué très ferme avec son éloquence habituelle. Il fut interrompu par un appel téléphonique. À son retour, il rajouta de nouveaux noms à la suite de son communiqué. C’était l’horreur.

Ensuite ce fut une dissertation sur le courage et la loyauté politique. Le docteur Jaime Pardo, avec une voix enthousiaste, nous invitait à persévérer sans douter un seul instant dans la cause. Il se présentait lui-même comme un exemple de ténacité. En Colombie, personne peut-être n’avait reçu autant de menaces que lui. Le gouvernement lui avait détaché une protection rapprochée de la police pour tous ses déplacements. Avec sa famille, il dormait sur des matelas, loin des fenêtres de son appartement.

Si certains pensaient pouvoir lui faire peur, ils se trompaient. Malgré sa carrière parallèle dans la branche judiciaire, il avait dédié la majorité de ses 46 ans au militantisme politique. Personne ne lui ferait abandonner ses idéaux. En réalité ce matin-là, si nous ne savions pas à quoi nous attendre, en sortant nous étions tous d’accord que cette position menait tout droit au sacrifice, et nous ne voulions pas mourir de cette manière.

Il était clair que nous venions de parler avec un condamné à mort dont l’exécution était une question de jours. Si respectable que pouvait être à nos yeux cette détermination impassible d’aller à la mort certaine, nous n’avions aucune intention de la faire notre. Les seules alternatives étaient, soit fuir la ville, abandonner le militantisme politique et tout envoyer au diable, soit persévérer sur ce chemin d’une mort certaine. Ou prendre le chemin de la guérilla.

Les jours suivants furent épouvantables. Des rumeurs arrivaient de toutes parts à nos oreilles. Des hommes aux mines d’assassins, portant des sacs à dos, venaient nous narguer en face lorsque nous attendions les transports dans les gares. Dès que nous étions attablés dans un lieu public, on venait nous avertir d’un paquet suspect déposé près de notre table. À cela s’ajoutaient des menaces par téléphone, et des morts véritables plus nombreux.

Une fois nous avons participé à une réunion, avec le gouverneur et les autorités militaires et policières, afin de réclamer la protection pour notre vie et celle pour pratiquer sereinement notre activité. Je me souviens de ce colonel très sérieux qui nous avait recommandé de ne pas nous promener seuls ni rentrer tard le soir chez nous. À notre demande d’autorisation d’acquérir des armes personnelles de défense on nous répondait qu’il n’y avait pas de problème à condition de remplir les exigences relatives aux décrets (sur les armes) de l’Armée.

Plusieurs d’entre-nous s’engagèrent dans le processus. Mais une cause mystérieuse empêchait l’approbation la requête. J’avais pris contact, par l’intermédiaire d’une connaissance, avec un de ces types corrompus et influents qui grâce à leurs liaisons parviennent à acquérir des armes. Lui-même m’informa plus tard que ma demande avait été accordée, mais ensuite ils avaient appris que je faisais partie de l’Union Patriotique, ce qui lui avait créé toute sorte de problèmes puisqu’on l’accusait de travailler pour la subversion.

Je pense que les prétextes n’auraient pas manqué. Je ne connaissais rien des armes, j’avais même peur de les toucher. Et je savais que je n’aurais peut-être pas le courage de la dégainer le moment venu au milieu d’une fusillade contre les tueurs à gages de la police ou de l’Armée. Pour pratiquer la violence, y compris pour sa défense personnelle, il est nécessaire de se préparer ou avoir de l’expérience. À vrai dire, aucun de nous ne la possédait. Et pourtant, poussés par la situation, nous avons intégré les FARC.


Gabriel Ángel
 
1- Luis Mendoza Manjarrés : Professeur de carrière à l’Université Populaire du Cesar. Secrétaire Général de l’Association Syndicale des Professeurs Universitaires (ASPU) section Cesar.


2-
guacharaca, instrument de percussion
3-
vallenato, genre musical de Valledupar

Source : "Recuerdos de la Unión Patriótica (III)"
Publié le  5 octobre 2013
tr.Jilata