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16 oct. 2013

Colombie : L’Union Patriotique, la mémoire (I)

 À propos de la Personnalité Juridique
 
Le résultat obtenu aux élections de mai 1986, fut fêté avec une immense joie par les membres, les dirigeants et les militants de l'Union patriotique. C'était la première fois qu'un groupe de gauche obtenait près de 400.000 voix, ce qui le plaçait troisième parti politique du pays, avec 14 députés entre le Sénat et l’Assemblée, et un certain nombre de députés et de conseillers au niveau régional et local.

Nous étions fiers. L'UP apparaissait à la vie politique nationale moins d'un an après avoir tenu son premier Congrès en novembre 1985, certains d'entre nous s’étaient même imaginés que le Dr Jaime Pardo Leal(1) serait élu Président de la République, mais les quatre millions et demi de voix obtenues par Virgilio Barco(2) nous remirent les pieds sur terre.

À cette époque toutes les élections se déroulaient le même jour, du Président de la République aux conseillers de chaque municipalité, y compris les candidats à la députation à l'Assemblée de la République. Bien sûr, cette procédure permettait à la machinerie bien rodée des deux partis traditionnels (présents partout) de fonctionner à bloc dans le but d’éliminer la participation d’une quelconque force nouvelle. Cependant l’UP était parvenue à ouvrir une brèche dans cette forteresse.

Nos dirigeants nous avaient dit qu’il ne fallait pas nous démobiliser. Que le résultat n’était qu’un échantillon de ce que nous pouvions obtenir aux élections suivantes si nous nous attachions à travailler avec autant d’application et plus encore. Parmi les représentants de l’UP, élus à l’Assemblée, deux étaient membres des FARC qui voulaient tenter l’option de se mesurer aux joutes électorales.

Les Accords de La Uribe, signés en mars 1984 entre le gouvernement de Belisario Betancour et les FARC, établissaient que l’État colombien devait réaliser une série de réformes politiques et sociales chargées d’ouvrir la démocratie colombienne et donner toutes les garanties aux organisations armées qui réintégraient la vie civile. Cette première participation était une épreuve du feu pour les Accords.

Dans la mesure où les militants des FARC pouvaient être élus et exercer leur activité politique légale, tout ce mouvement armé aurait
effectivement suivi en ce sens. La démobilisation totale des FARC inscrite dans les Accords de La Uribe était logiquement liée à la transformation vers un environnement démocratique du pays. Donc si le gouvernement respectait les engagements des accords, les FARC rendaient les armes et réintégraient la vie civile.

Mais il ne s’agissait pas seulement des FARC. L’Union Patriotique n’était pas le parti politique des FARC, comme la grande presse réactionnaire s’était empressée de la décrire, ni même son bras politique, étiquette que les haut-commandements de l’armée et de la police avec leur mauvaise foi habituelle, lui avaient collée depuis sa création. L’Union Patriotique était beaucoup plus que cela, elle représentait la force politique qui aspirait parvenir à la convergence de tous les
déçus de notre pays, membres d'aucun parti.

Bien que l’idée de former un grand mouvement politique démocratique et alternatif ait été une proposition des FARC, suite à la signature des Accords de La Uribe, dans lesquels figurait l’aval formulé du gouvernement de Belisario Betancour, ce que l’on désirait surtout c’était que l’Union Patriotique devienne le parti politique qui n’avait jamais pu éclore, à cause
du régime verrouillé bipartiste de Colombie. Le gouvernement colombien s’était engagé à rendre cela possible et le garantissait.

Par conséquent, l’Union Patriotique était le parti politique des colombiens qui ne croyaient pas aux partis libéral et conservateur, et aspiraient à un pays différent, sans pauvreté, sans injustice et sans inégalité. Ce parti rassemblait tous ceux inspirés par Jorge Eliécer Gaitán ou par le volet social démontré par Rojas Pinilla -malgré son anticommunisme-, les communistes eux-mêmes, les socialistes, les libéraux et les conservateurs déçus de leurs dirigeants.

L’immense majorité ayant rejoint l’Union Patriotique, était constituée de gens comme nous, qui n’avions rien à voir avec les FARC ni avec le Parti Communiste. Nous étions des dizaines de milliers d’hommes et de femmes de la campagne et de la ville qui ne rêvaient que d’un changement vers le progrès et vers les libertés dans notre pays. Ainsi, l’Union Patriotique voyait arriver dans ses files, aussi bien des policiers ou des militaires à la retraite que des membres des FARC qui voulaient tester les limites de la parole donnée par le gouvernement.

Aucun militant de l’Union Patriotique ne portait d’armes ni n'avait participé à une quelconque action illicite ou rebelle armée. Nous étions des gens profondément pacifiques, nous pensions que nous pouvions accéder légalement au pouvoir et mener à bien nos propositions politiques par les voies démocratiques et électorales. Aujourd’hui, cela peut paraitre naïf. Au regard des résultats finaux ce n’est pourtant pas si sûr.

S’il y a bien une chose pour laquelle, nous, les militants de l’Union Patriotique, n’avons pas péché, c’est bien celle de ne pas nous être laissés utiliser par les FARC, somme toute deux guérilléros seulement avaient demandé à intégrer les listes de l’UP, alors que 99,9% des autres candidats, enthousiastes avec l’idée, provenaient des mouvements sociaux et populaires. De plus, les FARC n’ont jamais fait partie de la direction de l’UP. Notre principale faute a été d’avoir cru en la parole et aux promesses du gouvernement colombien.

Déjà à cette époque, Le Procureur Général de la Nation, Carlos Jiménez Gómez, avait dit lui-même, qu’en Colombie régissaient deux constitutions politiques. Une publique, que l’on pouvait acheter dans n’importe quelle librairie et que l’on étudiait habituellement dans les collèges et les universités, et une autre, secrète. Celle-ci était appliquée par les forces militaires et policières du pays, contre ceux dont il n’y avait d’autre autorité que celle émanant de son arbitraire et de sa violence. Aucune autorité civile ne pouvait s’y immiscer, ni la contester.

Cela est confirmé sans équivoque par ce qui s’est déroulé dans le Palais de Justice en novembre 1985. À l’Union Patriotique nous n’étions pas dupes. Mais nous pensions que l’on pouvait changer ce système de façon démocratique, avec une majorité politique sortie des urnes. Quelle crédulité malgré les exemples à côté,  du Chili, de l’Argentine et autres ! En Colombie s’était pire, le pouvoir réel se trouvait entre les mains des fascistes malgré une judicieuse apparence de démocratie…

Gabriel Ángel

1- Jaime Pardo Leal, magistrat colombien, membre du Parti Communiste Colombien, candidat de l'Union Patriotique à l'élection  présidentielle de Colombie en 1986, professeur, père de trois enfants, il fut assassiné en 1897 par l'alliance criminelle du paramilitarisme, le narcotrafic et les fonctionnaires d'État corrompus.

2- Virgilio Barco, diplomate colombien, membre du Parti Libéral Colombien, il fut élu Président de la Colombie de 1986 à 1990.

Publié le 19 septembre 2013
tr.Jilata